« Je suis un pivot de NBA de 34 ans. Je suis noir et
je suis gay.»
« Je n'avais pas l'ambition de devenir
le premier athlète d'un sport majeur aux États-Unis
à révéler mon homosexualité. Mais maintenant que c'est fait, je suis content de
débuter la conversation.J'aurais aimé ne pas être l'enfant qui
dans la salle de classe lève sa main pour dire "je suis différent".
Si ça ne tenait qu'à moi, quelqu'un d'autre l'aurait déjà fait. Ce n'est pas le
cas, donc je lève la main.
J'ai réalisé que je devrais en parler publiquement lorsque Joe Kennedy, mon
ancien colocataire à Stanford et maintenant membre du Congrès du Massachusetts,
m'a dit qu'il avait été à la Gay Pride de Boston en 2012. Je suis rarement
jaloux, mais entendre ce que Joe avait fait m'a empli de jalousie. J'étais fier
de lui pour y avoir participé mais en colère parce qu'en tant qu'homme gay, je
ne pouvais même pas féliciter mon ami hétéro en tant que spectateur [les gay
prides américaines sont des parades, et non des manifestations]. Si on m'avait
posé la question, j'aurais dû concocter des semi-vérités. Quelle honte d'avoir
à mentir lorsqu'on célèbre la fierté. Je veux faire ce qui est bien et ne plus
avoir à me cacher. Je veux marcher pour la tolérance, l'acceptation et la
compréhension. Je me lever et dire: "Moi aussi". »
« Garder un tel secret m'a coûté
beaucoup d'énergie. J'ai enduré des années de misère et fait beaucoup d'efforts
pour vivre dans le mensonge. J'étais certain que mon monde s'écroulerait si
quelqu'un savait. Maintenant chaque fois que je le dis à une nouvelle personne
je me sens plus fort et je dors un peu plus profondément. » (Jason Collins, Basketteur, Avril 2013)
Mentir
c’est mal, on vous a tous élevé en vous endoctrinant de la sorte je suppose. En
tout cas c’est ce que mon père et ma mère ont fait et extrêmement bien je dois
l’avouer. Encore un de ces préceptes judéo-chrétien à la mords-moi-le-nœud. Et
mes parents m’ont d’ailleurs tellement répété cette maxime qu’ils ont fini par
me rallier à leur club. Et pourtant, je travaille à apprendre à mentir. Je vous
assure.
Enfin
bon, bref. Ce jour maudit où j’ai une nouvelle fois désespéré de ne pas savoir
mentir est arrivé. Non pas qu’il y a eu mort d’homme, loin de là d’ailleurs.
Mon ego a simplement pris un sacré coup au point de vaciller.
Le lieu
du délit : ma ville natale perdue au cœur des volcans d’Auvergne, la
date : le lendemain du 14 juillet, l’heure : le milieu de l’après-midi…
Le reste, on s’en fou. De ces détails aussi d’ailleurs on se moque, mais ça
fait croire que je vais parler de quelque chose d’important.
Donc
j’aide ma mère à faire les courses au supermarché. Vive les vacances en
famille. Je cible le produit sur la liste, je repère le rayon, je localise mon
objectif et je fonce. Ma mère se plaint rapidement que je suis très rapide et
concentrée, trop efficace même au point qu’elle ne peut pas s’arrêter et flâner
dans son rayon préféré des sous-vêtements. Je fais la fille qui n’entend pas.
On n’est pas là pour traîner non plus. On fait les courses. C’est chiant de
faire les courses. Plus vite on aura fini plus vite on sera rentrées.
Le
caddie est bientôt plein et nous nous dirigeons vers les caisses. On se faufile
dans la queue et l’attente débute. Le problème des petites villes, je ne le
dirai jamais assez, c’est l’incroyable capacité que vous avez à connaître au
moins une personne lorsque vous patientez bêtement quelque part. Chez moi je ne
patiente jamais bêtement. Mais chez mes parents, tout le temps. Et pas manqué,
qui se trouve dans la file juste à côté de nous ? La voisine.
Notre
gentille voisine s’approche et nous fait claquer la bise. Le sujet des vacances
arrive rapidement sur le tapis et j’explique que j’ai une semaine de repos.
Trop long d’expliquer que l’hôpital public, refusant de me payer mes heures
supplémentaires, préfère me donner des jours quand ça l’arrange pour faire baisser
un compte d’heures sup’ qui aurait la capacité de relancer l’économie française
mais de ruiner le gouvernement par la même occasion. Donc j’ai une semaine que
je passe ici.
On ne
s’extasie pas sur mon travail, il est pas gai mon travail. On préfère
s’extasier sur la petite fille de la voisine. Eh oui, c’est pas tous les jours
qu’on est grand-mère. Donc la conversation glisse gentiment sur ce sujet
agréable. Ma mère s’émerveille tendrement. Je sais un peu ce qu’elle pense de
l’homoparentalité et c’est pas folichon. En même temps comme je n’ai pas non
plus d’avis arrêté, on évite d’en parler. Et puis de toute manière on n’en est
pas encore là !
Donc au
moment de nous quitter parce que décidément la file avance, la voisine se
tourne vers moi et me pose la question. Vous savez, LA question.
Non,
pas cette question-là. Non, elle ne me demande pas si j’ai un petit ami, celle-là
est réservée à ma tante. Non, elle ne me demande pas si j’ai un fiancé,
celle-là elle est réservée à ma grand-mère. Non, elle ne me demande pas si je
vais avoir un bébé, celle-là elle n’est pas encore réservée, je suis trop
jeune.
Non, en
fait elle ne m’a pas posé la question qui désespère à chaque fois que l’on
croise quelqu’un dans la rue qui ignore que vous faites partie de la grande
famille des homos célibataires et fiers de l’être. Non, elle m’a posé LA
question débile que je voulais éviter tellement j’avais honte de moi.
« Qu’est-ce
qu’il t’est arrivé au bras ? »
Ben
oui, j’avais un bandage en bas du biceps, juste au-dessus du pli du coude qui
faisait le tour de mon bras.
Là mes
amis, je n’ai rêvé que d’une chose. Savoir mentir. J’ai hésité une
fraction de seconde. Une demi-seconde. Que pouvais-je répondre ?
Une balle perdue en sortant de la banque. J’ai
eu chaud c’est pas passé loin. On n’en a pas parlé à la télévision parce qu’il
y a des otages donc il ne faut pas paniquer les ravisseurs. Ou alors une
morsure de serpent. On a évité l’hospitalisation de justesse, le bras c’est
près du cœur. C’était pendant une randonnée, un serpent est tombé d’une branche
pile sur mon biceps. Pas le temps de réagir. Ou alors un coup de couteau dans
la rue en voulant aider une vieille dame qui se faisait voler son sac. Ou alors
un tatouage et dans la foulée je fais mon coming-out ça paraîtra crédible avec
la montre de mec, le bracelet de force et le débardeur. Oui mais maman va me
tuer.
Aucune
de ces hypothèses ne parvenant à me convaincre, je me suis vue dire la vérité.
Et la vérité elle n’est pas à mon avantage du tout.
« Je
me suis brûlée avec la plaque du four en sortant ma pizza surgelée. »
Regard
interrogateur de la voisine. Le même que celui de ma mère quand elle a su.
Parce que se brûler à ce niveau-là en sortant une pizza, faut le faire. Sourire
désolé de ma part et tentative de justification.
« J’ai
pas compris non plus. Mon bras était au milieu. Il traînait là je ne sais pas
comment. »
Éclat
de rire de la voisine. Au moins ça l’a fait rire. Ma mère me regarde,
désespérée. Et moi j’ai simplement pensé que dans moins de deux semaines
j’allais avoir 25 ans et que j’ai intérêt à apprendre à mentir un minimum si je
veux pouvoir sauver la face. Non parce que là, ce genre de raison, ça ne va
jamais passer.
Alors
si vous me le demandez, je me suis accrochée à un clou rouillé pendant les
travaux de mon appartement. Pas grand-chose mais comme j’étais en plein
mouvement, ça a pas mal entaillé la peau. J’en ai bien pour deux semaines de
bandage.
Et
pendant qu’on y est, l’homme idéal, je le cherche, je le cherche, je fais que
ça le chercher…
Je
rentre de l’hôpital et se faisant, j’ai eu envie de vous parler. Rentrer de
l’hôpital, je le reconnais, c’est assez naturel quand on est infirmière en CHU,
ça n’a rien d’exceptionnel. Sauf qu’aujourd’hui je n’ai pas porté de blanc
comme d’habitude, aujourd’hui j’y étais en simple visite.
Il y a
trois jours j’ai accueilli un ancien patient, que nous baptiserons juste
Monsieur. Je vais vous épargner les détails techniques et déprimants. Il faut
juste savoir que cet homme a été opéré d’un cancer colique il y a cinq ans de
cela et qu’il est aujourd’hui en parfaite forme pour ses 76 ans. Ses scanners
ne montrent aucune récidive et il est simplement revenu pour une cure d’éventration,
parce que comme l’explique tout naturellement sa femme : « quand
il est rentré, il n’a rien écouté et il a jardiné et porté toutes les affaires,
comme avant ». Il y a des gens, comme ça, ni la maladie ni les
consignes des blouses blanches n’en viennent à bout.
Quand
je l’ai accueilli il y a trois jours, j’ai dû l’installer dans le service
voisin par manque de place dans le nôtre. Je l’ai écouté parler plus que je
n’ai mené d’entretien. De toute manière mon dossier n’avait pas besoin de plus
de renseignements, à quoi bon, je savais tout. Et puis il avait tellement
besoin de parler que je me suis contentée de l’écouter. Avant de l’installer
dans cet autre service, je lui ai promis de repasser le voir. J’avais pensé au
vendredi, avant mes vacances, mais voilà le vendredi est arrivé, avec sa charge
de travail, sa réunion, ses courses à faire, bref je n’ai pas trouvé le temps.
Donc ce samedi, je me suis levée avec l’assurance que j’irai le voir, sur mon
repos, le premier jour de mes vacances. Je suis ainsi allée là où je passe plus
de la moitié de ma vie, un bâtiment ancien, décrépi, délavé et difficile
d’accès qui est coincé entre plusieurs constructions récentes.
J’ai
frappé à la porte de la chambre, pas tellement sûre que ce soit la bonne ;
j’ai une mémoire sélective, principalement en ce qui concerne les chiffres. Je
pensais qu’il s’agissait de la 26 mais une fois devant la porte, la 26 ne
correspondant pas à la notion d’espace que j’avais, j’ai donc opté pour la 36,
qui s’est avérée être la bonne.
J’ai
passé discrètement la tête par l’entrebâillement de la porte car je refusais de
le déranger en présence de sa famille. Parce que, que suis-je, moi ? Une
infirmière qui l’a accueilli, une étrangère, une de ces autres, rien de plus.
Et le fait que nous habitions la même ville, que j’ai récupéré le cactus qu’il
nous avait offert de peur qu’il ne meure durant la réfection du service, le
fait qu’il pense me connaître ne font pas de moi quelqu’un de différent. Je ne
suis qu’une femme qui porte une blouse blanche dans un immense hôpital. Et
quand je ne la porte pas, je ne suis qu’une visite de plus, sans même le lien
familial.
Aussi
incroyable que cela puisse paraître, il m’a tout de suite reconnue. J’ignore si
c’est mon sourire ou ma coiffure en bataille, si c’est mon silence ou mon hésitation,
si c’est ma gêne ou bien mon malaise. Quoi qu’il en soit il m’a souri et m’a
fait signe de m’approcher. Je crois qu’il ne se rappelle pas de mon prénom, il
ne connaît même pas mon nom ; je ne le dis jamais mon nom de famille, il
ne signifie rien. Mais j’ai lu dans ses yeux le plaisir. Il m’a demandé ce que
je faisais là, habillée comme ça. Je lui ai répondu que je lui avais fait une
promesse et que j’essaie de toujours tenir mes promesses. Je lui ai expliqué en
toute simplicité que je ne travaillais pas et que j’en avais profité pour venir
le voir.
Dire
qu’il a été touché est un euphémisme je pense. Seulement je ne pense pas qu’il
ait été touché autant que je l’aie été moi-même. Si la vie m’avait donné
l’occasion de connaître mes deux grands-pères, j’aurais souhaité, rêvé, qu’ils
lui ressemblent. Si j’avais eu la chance de connaître mes deux grands-pères, ça
aurait sans doute été leurs histoires que je serais en train d’écrire en ce
moment. Oui mais voilà ils ne sont plus là, c’est donc l’histoire de cet homme
que je vais vous conter.
Un
morceau choisi, parce qu’en une heure de conversation, je n’ai que peu parlé.
Mais cela ne m’a pas dérangée, j’aime écouter, j’ai toujours aimé les
histoires. Je crois que ça a commencé très jeune, avec les contes que me lisait
ma mère. En grandissant j’ai continué à découvrir des histoires grâce à la
lecture et à la télévision. Pas la peine de demander, non, je n’ai jamais aimé l’Histoire,
la matière comme on nous l’enseigne à l’école ; il fallait apprendre
toutes ces dates par cœur et ça, je n’aime pas.
Vous
pouvez penser que ce qui va suivre est faux. Vous pouvez penser qu’il l’a
inventé ou que je l’ai inventé. Peu m’importe. C’est sa vérité et c’est maintenant
devenu ma vérité.
Avant
de commencer, il faut savoir que cet homme, « fils de fermiers »
comme il dit, a réussi dans la vie parce qu’il était ouvrier qualifié ; il
traitait le cuir à une époque où cela voulait encore dire quelque chose et
d’après ce que j’ai cru comprendre, il a très bien réussi. Il possède plusieurs
maisons, il vit aisément mais simplement.
L’histoire
débute à l’époque de la création du barrage. (Ne me demandez pas de quel
barrage il s’agit. Je ne suis pas de la région mais quand les gens me parlent,
ils sont persuadés que je sais de quel événement local datant de plus de 30 ans
ils me causent). Le fils Machin avait un café qui marchait très bien avant qu’on
ne construise le barrage. Mais une fois ce fameux barrage achevé, les affaires
sont allées de mal en pis. Il s’est retrouvé avec des dettes, beaucoup de
dettes et a demandé à son père de se porter garant pour lui.
Un
jour, le père en question est passé devant le magasin de mon Monsieur et lui a
dit « tu es un honnête travailleur ». Il lui a ensuite demandé s’il ne
voulait pas acheter sa maison. Mon Monsieur lui a répliqué que s’il était passé
pour se moquer de lui, il n’avait qu’à repartir. Là, le vieil homme a fondu en
larmes et lui a expliqué que sa maison allait être vendue aux enchères et qu’il
allait de ce fait se retrouver à la rue. Il a tout raconté, les dettes de son
fils, les difficultés, tout. Mon Monsieur l’a écouté puis a fini par rentrer
chez lui pour aller voir sa femme. Il lui a dit qu’il allait racheter cette
maison. Sa femme lui a soufflé dans les oreilles « comme avec ces
trompettes, tu sais, ces grosses trompettes » (j’ai vu les trompettes,
vous voyez les trompettes). Elle lui a dit qu’ils ne pouvaient pas se le permettre,
d’autant qu’ils n’avaient pas pu faire de crédit pour leur maison.
Mon
Monsieur n’a rien voulu entendre. Il s’est rendu à la banque, qui a refusé de
lui prêter l’argent. Il est reparti et s’est rendu chez le voisin, monsieur
Bidule, un fils célibataire riche. Il lui a expliqué que la maison de Machin
allait être vendue aux enchères et qu’il voulait la racheter. Mais la banque
refusait de lui prêter l’argent. Le fils Bidule a ri aux éclats « Ils
refusent de te prêter l’argent ?! Avec ton magasin et tes deux
maisons ? Alors je me porterai garant pour toi ». Ils sont ainsi retournés
à la banque qui a allongé l’argent. Mon Monsieur est rentré chez lui pour
parler à sa femme qui avait compris qu’il ne changerait pas d’avis et avait
donc décidé de le soutenir.
Ils
sont allés chez le notaire. Il a acheté la maison. Et quand le notaire lui a
demandé ce qu’il comptait en faire, il a tout simplement déclaré qu’il laissait
le précédent propriétaire, le vieil homme et son épouse l’habiter. Sans loyer,
ni contrepartie. Ils devaient juste payer l’eau et l’électricité. Ils y sont
restés jusqu’à leur mort m’a dit mon Monsieur en souriant, « Jusqu’à leur
mort. Et après tu sais ce que m’a demandé leur fils ? À rester lui
aussi. »
Je me suis
dit quel toupet ce petit con (bien plus âgé que moi, certes, mais quand même).
Ruiner ses parents, les foutre à la rue et ensuite demander à bénéficier de la
générosité du voisin. Mon Monsieur m’a dit qu’il avait refusé et qu’il avait
offert la maison à sa fille aînée.
J’en
avais les larmes aux yeux. Je crois que vous n’imaginez pas à quel point cette
histoire m’a redonné confiance en l’être humain. Ça a eu le même effet sur moi
que la fois où cet homme d’un âge presque similaire m’avait montré une photo de
lui en noir et blanc en m’expliquant que c’était à l’époque où il avait fui
dans le maquis parce que les Allemands voulaient le tuer.
Cette
histoire m’a donné l’impression que nous ne savons plus, aujourd’hui, ce qu’est
la vie, ou que nous l’avons oublié. Je suis désormais garante de cette histoire
car je l’ai écoutée et je viens de vous la faire partager. Mais qui,
aujourd’hui ou dans 20 ans, croira encore qu’une telle chose est
possible ?
Je fais
un métier qui me fait voir le pire des hommes. Je vois leur lâcheté, leurs
peurs, leurs craintes, leurs souffrances, leurs désirs, leurs rêves inachevés,
leurs capacités de manipulation. Et parfois, au milieu de tout cela, parfois
ressortent des instants aussi magiques qu’un samedi pluvieux et gris, passé
assise sur l’accoudoir d’un fauteuil délavé et déchiré, à écouter un vieil homme
allongé et perfusé vous raconter qu’il a fait cela parce qu’il fallait le
faire, simplement parce qu’il fallait le faire.
Alors
je dis merci. Merci Monsieur de m’avoir raconté votre histoire, de m’avoir
rappelé pourquoi j’ai choisi ce métier, de m’avoir redonné confiance en moi, en
nous. Merci. Parce que grâce à vous je n’ai pas seulement retrouvé le courage
qui me manque depuis quelques semaines pour continuer dans cette voie, mais
aussi car j’ai également pris conscience que le jour où je ne verrai plus cette
beauté qui irradie de certaines personnes que je croise et que je côtoie, il
sera temps pour moi de changer de voie.
Je suis une femme. Ça peut paraître étrange mais je précise
pour ceux qui l’ignorent. Je suis une femme. Une jeune femme même puisque de
nos jours nous considérons jeune une personne de 25 ans. Donc, en résumé, je
suis une jeune femme. Ma stature, ma couleur de cheveux et mes tenues
vestimentaires ne vous intéressent certainement pas mais ont quand même un tout
petit peu besoin d’être précisés pour les besoins de cet article. Je vais donc
aller vite pour expliquer que je suis blonde, il en faut, que je suis mince et
grande et que même si je ne porte jamais de jupe ni de robe, mes vêtements ne
dissimulent en rien ma féminité.
Maintenant, vous visualisez ? Une grande blonde, mince
avec un jean moulant, un T-shirt près du corps sans manche et des baskets bleues
pour s’harmoniser avec le jean (je ne peux pas non plus être parfaite, ça
casserait le mythe). Bref, ce matin là, je m’étais habillée ainsi avec la ferme
intention de ne pas trop souffrir de la chaleur et d’éviter l’heure de pointe.
Oui, ce matin là, pendant mon repos, j’avais décidé d’aller à Castorama pour
acheter de quoi terminer l’électricité dans l’appartement.
À 9h50, après avoir laissé le flux continu des voitures se raréfier
sur le périphérique, je monte donc dans ma Twingo direction mon magasin préféré,
le seul où je peux passer des heures à piétiner sans me plaindre ni trouver le
temps long, Castorama. Excellente initiative question horaire, les voitures peu
nombreuses me laissent le champ libre pour arriver sur les lieux en moins de vingt minutes. Je suis ravie. Tout s’annonce
parfaitement bien en ce beau jour de mai. Le soleil brille, j’ai la musique à
fond, je chante à tue tête, rien ne m’arrête.
Lorsque j’entre sur le parking de Castorama, je fonce
directement vers l’entrée et repère une place près des chariots. J’ai remarqué
qu’en me garant près des chariots, il est plus facile de décharger au retour et
de se débarrasser de l’encombrant véhicule à roulettes permettant le transport
de marchandises. Depuis, je me gare systématiquement
près des caddies. Je récupère mon sac à main, un
jeton et sort de ma voiture en sifflotant. Le parking n’est pas aussi plein que
je l’attendais. Peut-être que Casto n’est finalement
pas un magasin toujours bourré de monde.
En me dirigeant vers les caddies,
je note un homme d’une soixantaine d’années qui me regarde comme si j’étais une
extra-terrestre. Je doute une minute mais je n’ai rien sur le visage, j’ai
vérifié dans le rétroviseur avant de sortir. Je me retourne discrètement vers
la voiture, elle est parfaitement garée. Ma braguette est fermée. Mes
chaussures sont lacées. Pourquoi il me regarde comme ça alors ? Pourquoi
ce regard insistant.
Je vais sous l’abri récupérer
le chariot qu’il me faut pour le transport des baguettes de deux mètres et prends la direction du magasin. Je sens encore le
regard de cet homme sur moi sans parvenir à comprendre. Je me rapproche de
l’entrée et vois soudain un papa d’une trentaine
d’années, un sac dans chaque main et une petite fille à la tête blonde comme
les blés perchée sur ses épaules. Elle tend la main droit devant elle en se
penchant sur son papa certainement pour lui montrer leur voiture. Je souris de
ce tendre moment de complicité et me rappelle quand mon père faisait la même chose. J’avais le sentiment de
dominer le monde du haut de son mètre quatre vingt. Mon sourire n’échappe pas à
ce jeune père qui me le retourne, visiblement heureux.
Et soudain, alors que les doubles portes battantes du grand
magasin s’ouvrent devant moi je comprends pourquoi cet homme me dévisageait.
Cela n’avait aucun rapport avec le fait que nous soyons
mardi et qu’il est soit dix heures du matin, heure à laquelle n’importe qui
travaille, normalement (le privilège de bosser un week-end sur deux, les repos
en semaine), non. Ce qui l’a surpris et interpellé c’est de voir une jeune
femme seule arriver dans un magasin de bricolage.
Je n’ai pas le profil. Je souris de plus belle. Je n’ai pas
le profil de la parfaite bricoleuse. Je suis bien habillée, féminine, jeune. Je
n’ai rien à faire là. Ou je devrais être à la fac s’il a deviné mon âge ou je
devrais être en train de m’occuper de mes enfants. En aucun cas ma place est
ici. Je m’amuse des idées reçues en disant bonjour à l’agent de sécurité qui me
salue.
Je dis toujours bonjour aux agents de sécurité. Premièrement parce que quand j’étais jeune et que
je pensais avoir un avenir dans le judo, je me voyais bien reconvertie en agent
de sécurité (avant d’apprendre que ce n’était pas pour les femmes. Heureusement
depuis les choses ont évolué.) Deuxièmement parce que je pense qu’il n’a pas un
travail facile du tout, toujours debout, à déambuler dans les allées. Bref
assez de digressions.
Je me dirige rapidement vers le rayon électricité. Bien
évidemment, rapidement signifie tout de même un détour non négligeable vers les
luminaires et les tableaux, pour plus tard, quand j’aurai du papier peint ou de
la peinture sur les murs de mon appartement. Non parce que c’est quand même
important de visualiser plus loin que l’électricité, les saignées et le plâtre.
La déco c’est important même si c’est pour dans cinq ans.
Donc je repère une nouvelle fois de jolies choses. Je passe
ensuite au rayon papiers peints avant de continuer à avancer en direction de
celui de la peinture. Je glisse vers les salles de bain pour rêver un peu puis
réalisant que l’heure tourne et que je m’étais promis de faire vite pour éviter
les bouchons de midi, je mets le cap sur l’électricité.
Une fois sur place je dégaine ma liste de course, repère les
gaines qu’il me faut et commence à les récupérer. Je sors quand même mon mètre
placé dans mon sac à main pour vérifier la véracité des informations
mentionnées par les petites étiquettes. Pas que je ne leur fasse pas confiance,
je suis juste prudence. Ça correspond parfaitement.
Cinq gaines de chaque taille se retrouvent donc dans mon chariot. À ce moment là, un vendeur s’approche avec un autre
monsieur retraité qui a déjà un interrupteur et du fil
dans les mains.
Le gentil vendeur explique au monsieur la différence entre
les gaines et lui demande plus de précision sur ce qu’il souhaite réaliser
pendant que je reprends ma liste. Une boite de dérivation et 20 mètres de fil rouge
1,5. Je m’empare de mon chariot et remonte d’une allée. En face des fils je
localise les boites de dérivation. Le choix n’est pas si aisé ici, je n’ai pas
la boite rectangulaire que je voulais. J’opte pour une carrée. Il n’y aura qu’à
serrer un peu plus les futurs occupants.
Je me retourne pour chercher mon fil lorsque le vendeur
revient, toujours suivi du monsieur qui me semble avoir soixante dix ans. Le
vendeur lui ré explique quelque chose concernant le fil que je n’écoute pas,
préoccupée par la recherche de mon fil rouge. Lorsque je le localise, je
découvre qu’il existe en 5
mètres, en 10 mètres et en 20 mètres. Le premier est
bien évidemment moins cher mais ne sera pas suffisant. Il obligerait à mettre
des dominos et je ne préfère pas. Donc va pour le 20 mètres.
Devant mon hésitation, le vieil homme s’est tourné vers moi
alors que le vendeur lui montrait autre
chose. Je prends le fil que je place dans mon caddie et soutiens le
regard du retraité. On ne va pas me faire le coup deux fois en une matinée non
plus. Hé bien si. Enfin pas tout à fait. Celui-là semble s’excuser d’accaparer
le vendeur à travers son regard triste. Je lui souris comme pour le rassurer.
Il peut le garder aussi longtemps qu’il le veut son vendeur. Je n’en ai pas
besoin, j’ai tout ce qu’il me faut.
Je me dirige vers la caisse d’un pas rapide et alors que je
m’insère dans une file d’attente je ne peux m’empêcher de penser que la
prochaine fois que je viendrai à Castorama,
je mettrai un vieux jeune XXL troué aux genoux
et un T-shirt du même genre. Peut-être que de
cette manière on ne me dévisagera pas autant.
J’en suis là de mes réflexions lorsque c’est mon tour. Je
montre à la vendeuse les codes barres des baguettes que j’ai volontairement mises à son niveau pour lui faciliter le travail et
lui dit combien il y en a de chaque. Elle m’adresse un superbe sourire qui
illumine tout son visage. J’en profite une seconde avant de payer. Peut-être que
finalement je ne m’habillerai pas en XXL la
prochaine fois…